Lentement, je me réveille, abasourdi des cent-vingt derniers jours, éloigné de mon sein je ne respirais plus que par saccade malaisée du bout du nez, de poumons trop usés. Les jambes en tailleur, le lotus m’apaise, la douce odeur nacrée du cœur de la cire chatoie mes narines et insuffle allégresse dans ce cœur, longtemps resté vide.
Un coma intellectuel, une décadente aventure cérébrale m’a poussé vers l’abnégation totale de moi. Respirer, voir, penser par la seule pensée m’a rendu aveugle, m’a délesté de quelques sens précieux. Je me retrouve dans une situation déjà vécue ; lorsqu’avec tous les outils de l’équilibre, je m’efforce de solidifier le chemin de la déroute, du vide, de la coquille brisée, je suis rejeté comme la vague sur le rivage, repoussé en mon sein conduit à revenir vers moi.
Cela commence avec mon organe le plus actif, le pensant, le fonctionnel ; mon cerveau. Bribes de pensées accumulées, je me retrouve vite submergé sous la pile d’entités virtuelles, restes de mes cheminements ou commencements de certains raisonnements jamais achevés. Je n’arrive alors, à ne plus faire le tri, à ne plus savoir comment compartimenter cet amas quelconque, hétéroclite, de volontés, d’idées, de suggestions, de théories ou d’hypothèses, de validités toutes relatives.
J’oublie, voici le défaut de bien de pensants ; ils oublient. Nous commençons souvent à oublier le sentier qui nous a ramené au point où nous sommes, à cet instant t que nous n’arrivons plus à capturer, à saisir. Est-il donc devenu insaisissable, ou sommes-nous simplement devenus incapacités à le saisir ? Le t est toujours à la portée.
Le cheminement d’une pensée est complexe, il sollicite le vécu, les projections, l’état d’ensemble des facultés sensorielles, motrices qui nous composent, une pensée ne se peut d’être neutre, elle virevolte au son le plus délicat, s’enferme dans les recoins les plus lugubres, s’échappe de notre contrôle tant que nous nous contrôlons. Imbue, imprévisible, inlassable elle ne tarit jamais, se tairait-elle qu’à ce moment je me sens lâché dans un creux résonnant, le vide, l’irremplaçable, l’insupportable silence de mon âme.
Lorsque l’équilibre est atteint, ou du moins ce qui s’en rapproche le plus, il s’agit moins de poursuivre vers l’infinitude d’une méditation que de constituer les outils de préservation de cet équilibre. L’apaisement tout azimut du dos droit, du souffle tranquille, des poumons harmonieux, des paupières qui se détendent, de se sourire qui se dessine, les lèvres, la poitrine, le ventre, c’est le corps entier qui se rend hommage, qui prend vie lorsque notre mental le daignait mort.
Boucler, s’arrimer au bon port, retrouver le soi qui témoigne de sa tendresse, son empathie, sa compréhension du monde sans rengaine, sans arrière-pensées ni rancunes de la misère de l’humain, de la simple acceptation qui embaume l’amour en mon sein, en mon âme qui nourrit guidera mes actions et non plus mes pensées interminables qui fuient mes décisions. Un réflexe apaisé, une pensée attendrie, non assoiffée d’adversité de mal-être persistant, de haine quotidienne et latente qui jalonne, tapisse, l’arrière-cour de mes pensées. Il s’agit de renverser l’ordre, le remettre en question en tout temps, bon comme mauvais, l’exercice de la pensée c’est remettre son bien-fondé en cause : sans fondement elle ne peut être ni bonne ni mauvaise, ni envahissante, ni séduisante, ni libidineuse ou pousser aux extrêmes, à l’anesthésie générale du corps.
Le refuge n’a plus lieu d’être, la peur se soustrait, la bienveillance naît des cendres de l’appréhension, l’empathie se substitue à l’insécurité insidieuse permanente qui guette chaque action, chaque regard, fixe la pensée pour devenir juge de soi. Le canal de l’habitude nourrit nos réflexions les plus hasardeuses, les plus complexées, les plus déconnectées. Instillé, le but éphémère devient la route des désillusions, par la tentative de se conformer à un idéal nouvellement formulé, nous nous butons sur le mur de la déconvenue, de l’irréalisable. Sans remettre le fondement même de cet idéal nouvellement fromenté, en question, on gravit les marches de sa perte en voyant le miroir de son être se décalait, chaque jour, impuissant face à ce glissement, notre amour s’enlise, doucement, dans l’antre peu reluisante d’un égo à jamais insatiable.
La construction de nos propres mécanismes de chute peut paraître décourageante, voire terriblement drainante, nos apprentissages se retrouvent mêlés à nos peur, qui lors d’une inattention prolongée se retrouvent mélangés, sans que l’on ne sache plus très bien différencier les deux, comme si nos tentatives de percer à jour les secrets de notre mal-être ainsi que de la construction de notre équilibre nous avait irrémédiablement emmené dans une spirale de laquelle il paraît difficile de sortir sans se perdre entièrement.
Une des clés, et non la seule, et de s’assouvir à une discipline toute relative, celle de l’écoute. Ne pas fuir les messages subliminaux, en filigrane, que nous pouvons nous transmettre par les canaux de l’imagination, de la joie, de la peur, de l’excitation, chaque émotion possède sa signature que nous pouvons déchiffrer si nous le daignons. L’attente devient corollaire de la paresse spirituelle, paresse qui sous fonds de précipitation, de vitesse, de rapidité nous paraître être justement l’antipode de la paresse, mais saborde, sabote, rabote l’essence de nos réflexions. On fait alors vite, sans prendre le temps, ne s’abandonnant jamais qu’à la tâche que l’on ne fait qu’à moitié, sans sonder la profondeur de notre poitrine, sans ni même essayer de visualiser le spectre de notre bonheur, on ne se retrouve jamais si loin qu’on s’est perdu, si loin nous devrons rebrousser chemin afin de voir au loin, esquissé sur les berges de la tranquillité, notre silhouette affinée, tendant la main au miroir devenu ombragé, se réfugiant en son sein, en son soi.
Ce détour à première vue, peut paraître comme continuité logique et irréfutable une fois emprunté. Il est cependant difficile d’arracher à la trompeuse habitude fallacieuse un corps entier qui n’obéit qu’à la fainéantise d’une routine toute dessinée. Se lever, marcher, boire, manger, courir, nager, tomber puis se relever, sans relâche, sans pensée à notre égard, à la rigidité du combat insensé que nous menons, d’ici à notre tombe, laissons-nous tomber, les genoux à terre, le front au sol sur la terre mouillée, nos accolées à l’herbe trempée, respirer, respirer les mille pas de mille hommes qui de mille années durant auront foulé cette terre, immuable, intangible, intemporelle, assagie et tassée par les véhémences et la futilité des combats, elle sera toujours là, prête à accueillir la déperdition des corps trop usés.
C’est au retour de notre corps sur l’âme qui l’avait abandonné, que le mental retrouve un esprit moins asservi, le mental servile de l’étendue de la pensée, elle-même redorée par l’équilibre retrouvé entre matière et virtuel, que l’entame prochaine des conquêtes certaines pourra se faire sans crainte, ni peur, ni volonté de fuir son tombeau.
